Les auto-portraits de Nicolas Poussin

Beaucoup de choses ont été écrites sur ces portraits dans le petit monde de la recherche RLCienne, reproduisant par la même occasion plusieurs erreurs. Pour certains Nicolas Poussin s’essaya à l’autoportrait dans les années 1650 et réalisa un deuxième essai car déçu du premier. Pour d’autres il y aurait trois autoportraits, celui du Louvre et deux autres en Allemagne, l’un au Staatliche Museen de Berlin et l’autre à la Gemäldegalerie située dans la même ville. Il est temps de mettre à jour les connaissances que nous avons sur ce sujet, et permettre ainsi le rétablissement de la vérité.

Les trois versions de l’autoportrait

Si la version la plus connue que l’on peut admirer au Louvre à Paris ( autoportrait de Chantelou ) met d’accord tous les spécialistes, il en est pas de même pour les deux autres, mais commençons par les localiser correctement. Il en existe une qui se trouve bien à Berlin, mais ce portrait se trouve dans la Gemäldegalerie du Staatliche Museen. Cette version changea d’aspect au cours du temps. Ainsi avant 1993 nous pouvions observer celle-ci :

Mais après cette date la teinte de la toile avait changée et certains détails avaient disparu.

La deuxième se trouve à Londres dans la galerie Gimpel. Je remercie Monsieur René Gimpel de m’avoir envoyé les deux photos de très belle qualité du devant et de l’arrière de ce tableau ici présentées.

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( images cliquables )

Quelques données historiques

Alors que Nicolas Poussin travaillait en 1647 sur la deuxième version des sept sacrements commandée par Paul Fréart de Chantelou1, ce dernier lui fit comprendre qu’il aimerait obtenir le portrait de l’artiste. Ce souhait fut accueilli par un long silence, car Nicolas Poussin n’était pas familier avec ce genre de travail et n’avait pas exécuté de portrait depuis vingt-huit ans ( donc ce n’était pas son premier autoportrait…) . Ce n’est qu’à l’été 1648 qu’il fit à nouveau allusion à ce projet ( lettre du 2 août 1648 , « Correspondances de Nicolas Poussin2 »pdf page 421/571). Cette fois, le peintre exprima sa réticence à l’idée de prêter son image à un portraitiste romain qui, ayant sa propre manière de penser, ne pouvait que produire travail non satisfaisant, il préféra donc le faire lui-même. Mais en fait Nicolas Poussin se mit à peindre deux auto-portraits, le premier fut destiné à Chantelou et le second pour Jean Pointel3, autre client français du peintre. Ainsi peut-on lire dans sa correspondance les différentes étapes de ce travail :

Le 20 juin 1649 ( pdf « Correspondance de Nicolas Poussin2 » page 436/571 ) il écrit à Mr de Chantelou : « Jei fet l’un de mes portraits et bientost je commencerei l’autre Je vous enuoyerei celuy qui réussira le mieux. mais il n’en faut rien dire sil vous plaist, pour ne point causer de jalousie. ».

Le 8 Octobre 1649 il précise : « Je m’efforserei de vous enuoier mon portraict… ».

Le 22 janvier 1650 il s’excuse pour son retard :J’aurois maintenant satisfait à la promesse que je vous avois faitte de vous envoyer mon portrait si la volonté que j’en avois n’eut point rencontré d’obstacle. ».

Il renouvelle ses excuses le 13 Mars 1650 : « Ce seroit avec grand contentement que je ferois réponse à Votre dernière, si j’avois quelque bonne nouvelle à vous écrire sur le sujet des tableaux que je vous ai promis, mais particulièrement de celui de mon portrait, que je n’ai pas pu encore finir. Je confesse ingénument que je suis paresseux à faire cet ouvrage auquel je n’ai pas grand plaisir et peu d’habitude, car il y a vingt-huit ans que je n’ai fait aucuns portrait néanmoins il le faut finir car j’aime bien plus votre satisfaction que la mienne. »

(1) Paul Fréart de Chantelou (1609-1694), ingénieur militaire de son état, est un collectionneur français du XVII siècle.

(2) Correspondance de Nicolas Poussin.

(3) À la tête de l’important groupe des amis lyonnais du peintre, Jean Pointel est un marchand de soie et banquier installé à Paris.

Une seule place pour deux versions en concurrence

Nous devons à Pamella Guerdat  un travail très intéressant réalisé dans le cadre de ses études pour l’obtention d’un doctorat, qui nous explique l’historique de cette problématique( René Gimpel (1881–1945) and Nicolas Poussin’s SelfPortrait, from rediscovery to de-attribution4 ) .

Pour résumer, une première version apparaît à Londres en 1934 et c’est Monsieur René Gimpel qui en fait l’acquisition pour l’exposer à Paris en 1937 ( page 7 et 8 du document Guerdat4 ).Cette version est alors reconnue comme étant l’autoportrait de Pointel par quelques spécialistes de Poussin, dont le Dr Walter Friedländer ( page 20 du document Guerdat4 ) mais aussi Blunt ( page 25 du document Guerdat4 ) , cependant l’origine de cette peinture n’est toujours pas pleinement identifiée.

Dans les années 50 « une deuxième version ressemblante » fait son apparition à Berlin. C’est plus exactement en 1952 que l’historien de l’art Kurt E. Simon identifie un autoportrait de Poussin dans les réserves du musée Kaiser-Friedrich. L’image a été inscrite en 1819 dans l’inventaire des collections du banquier anglais Edward Solly, acquises par l’Allemagne en 1821;avant que ces collections soient partiellement transférées au Stadtmuseum de Königsberg Kunstverein en 1937.

Suite à cette découverte, les spécialistes ( Friedländer ,Blunt, Sterling ) changent d’avis jugeant la version allemande de meilleure qualité et plus représentative du travail de Poussin, et c’est donc la version Berlinoise qui est alors reconnue comme étant celle de Pointel.

Cependant des études scientifiques réalisées dans des laboratoires de physique vont nous apprendre des choses bien intéressantes. Ce sont Stephen Rees-Jones puis Nicholas Eastaugh pour la version Gimpel, et Mario Modestini pour la version de Berlin qui ont mis en évidence l’ancienneté des deux versions ( page 31 du document Guerdat4 ).De plus contrairement à la copie de Berlin, les deux inscriptions présentes sur la version anglaise font intégralement partie de la surface picturale et donc sont contemporaines à la peinture. C’est pour cette raison que lors de cette « restauration et analyse », Modestini à recouvert l’inscription DE LUMINE ET COLORE présente sur la version Berlinoise d’une peinture « réversible ».

En conclusion pour certains spécialistes, la version de Berlin est celle de Pointel, alors que la version anglaise serait une copie réalisée peut être à l’époque de Poussin.

(4) René Gimpel (1881–1945) and Nicolas Poussin’s SelfPortrait, from rediscovery to de-attribution.: guerdat 

D’autres données historiques…

Contrairement à Friedländer, Blunt ne reconnaît que deux copies, celle de Paris et celle de Berlin. De mon côté je me range à l’avis du premier spécialiste, et comme d’autres ( Elizabeth H.Denio, page 6 du document Guerdat4 ) , je pense qu’il y a bien trois versions qui ont été peintes par le maître des Andelys.C’est dans la correspondance de Poussin que l’on trouve l’explication :

Le 29 mai 1650 il écrit ( 450/571 ): « J’ai fini le portrait que vous désiriés de moi. Je pouvois vous l’envoyer par cet ordinaire. Mais l’importunité de quelquesuns de mes amis qui en désirent avoir la copie, sera cause de quelque retardement.Je vous l’envoyerai néanmoins le plus tôt qu’il me sera possible.Monsieur Pointel aura celui que je lui ai promis en même temps duquel vous n’aurés point de jalousie car j’ai observé la promesse que je vous ai faitte aiant choisi le meilleur et le plus resemblant pour vous’, vous en voirés la différence vous même. »

Il est bien question de trois tableaux car Poussin ne fait pas le lien entre cet ami importun et Monsieur Pointel.

Cet avis est aussi partagé par Frédéric Villot, conservateur du musée du Louvre en 1855 qui résume parfaitement dans son livre5 ( pdf page 299-300/468 ) les échanges épistolaires du peintre.

Cependant je ne pense pas que Monsieur Cerisier ( ou Jacques Serizier ) ait été cet ami importun car connu de Pointel et de Chantelou, ce marchand Lyonnais aurait été clairement cité par le peintre. De plus après l’acquisition de l’auto-portrait suite au décès de Pointel, Cerisier l’aurait probablement aussi montré en 1665 au Bernin lors de sa venue à Paris ( page 6, 37, 41 du document Guerdat4 ; page 95/277 « Journal du voyage du Cavalier Bernin6 » ).

Au vu des données scientifiques exposées ci-dessus, il est donc très probable que la version Berlinoise soit probablement celle de Pointel, alors que la version anglaise toute aussi intéressante car peinte par Poussin, soit celle destinée à cet ami importun dont il ne cite pas le nom.

(5) Notice des tableaux exposés dans le Louvre

(6) Journal du voyage du Cavalier Bernin

Il est maintenant temps d’analyser ces trois tableaux …

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