LE CODEX BEZAE ET LA DALLE ( partie 2 )

* L’annotation grecque

Le texte en grec qu’elle accompagne est un extrait de l’évangile de Jean XII, dont la traduction exacte se trouve à l’adresse suivante :

http://www.codexd05.fr/evangile-jean/12

Mais que l’on trouve couramment sous la forme de :

01 Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie où habitait Lazare, qu’il avait réveillé d’entre les morts.

02 On donna un repas en l’honneur de Jésus. Marthe faisait le service, Lazare était parmi les convives avec Jésus.

03 Or, Marie avait pris une livre d’un parfum très pur et de très grande valeur ; elle versa le parfum sur les pieds de Jésus, qu’elle essuya avec ses cheveux ; la maison fut remplie de l’odeur du parfum.

04 Judas Iscariote, l’un de ses disciples, celui qui allait le livrer, dit alors :

05 « Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum pour trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données à des pauvres ? »

06 Il parla ainsi, non par souci des pauvres, mais parce que c’était un voleur : comme il tenait la bourse commune, il prenait ce que l’on y mettait.

07 Jésus lui dit : « Laisse-la observer cet usage en vue du jour de mon ensevelissement !

08 Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. »

09 Or, une grande foule de Juifs apprit que Jésus était là, et ils arrivèrent, non seulement à cause de Jésus, mais aussi pour voir ce Lazare qu’il avait réveillé d’entre les morts.

10 Les grands prêtres décidèrent alors de tuer aussi Lazare,

11 parce que beaucoup de Juifs, à cause de lui, s’en allaient, et croyaient en Jésus.

Cette annotation se trouve en haut et à gauche de la page suivante (page 270/856 codex ) :

https://cudl.lib.cam.ac.uk/view/MS-NN-00002-00041/270

Elle se compose :

– d’un XAP

– d’un sigle incliné formé d’une croix dont l’axe verticale est un P, et dont la barre horizontale supporte deux S aux extrémités

– une suite de mots grecs en lettres majuscules ( sauf pour la lettre omega ).

– d’une sorte de croix placée devant la troisième et la quatrième ligne, et dont la barre transversale possède aux extrémités deux petits traits verticaux.

Expliquons maintenant ces quatre éléments.

Le XAP

Cette abréviation αρχ indique un début de lecture liturgique. C’est l’abréviation du mot ἀρχή qui signifie commencement. Plus loin dans le texte on trouvera τελ , qui est l’abréviation du mot τέλος, qui signifie fin et indique logiquement la fin de la lecture ( par exemple en français le mot télos se retrouve dans télomères qui sont des structures que l’on trouve aux extrémités des chromosomes et qui se raccourcissent quand on vieillit ! ).Il est donc normal de trouver régulièrement des XAP dans ce lectionnaire.

Le sigle incliné

C’est un christogramme, et plus particulièrement un staurogramme . Ce mot vient du grec  σταυρός, οῦ (ὁ) = pieu pour une palissade mais aussi une croix ( voir crux : https://recharc.fr/lvl-celtique-la-croix-des-sommets/ ). L’image de la croix se retrouve dans la superposition des lettres grecques tau (T) et rho (P) . Ce symbole n’est pas typiquement chrétien et était gravé sur des pièces de monnaie antérieures à J.C .Par exemple on le trouve sur les pièces d’Hérode, car ce dernier prétendait être le roi oint, c’est-à-dire le Christ . Une fois orné des lettres α et ω, il devient un symbole chrétien qu’on peut rattacher à la famille des chrismes dont il est antérieurStaurogrammes et Chrismes s’imposent après Constantin et symbolisent le Christ, que ce soit dans l’Empire romain d’Orient ou d’Occident. La différence entre les deux est que d’un côté le staurogramme symbolise le Christ sauveur (rho signifie aide en grec) et de l’autre le chrisme symbolise le Christ Roi.

La suite de mots

Aνναγνοϲ

μαπερη

τοΚυριάκη

τωνΠροφουτηϲ

ματων

On distingue deux écritures, l’une( la sombre ) semblant corriger et se rajouter à l’autre   ( la claire ).Cependant chaque mot se trouve mal orthographié, et selon les spécialistes en grec ancien, une traduction phonétique semble être souvent proposée.

En fait l’expression est Aνναγνοϲμα περη το Κυριάκη των Προφουτηϲματων.

Maintenant que vous êtes initié au grec ancien, la traduction vous paraîtra plus simple.

Cette annotation est reproduite au début du livre de Scrivener (Bezae_Codex_Cantabrigiensis_scrivener ) 13/551 pdf ). On peut aussi constater que le texte du petit parchemin ( Luc VI ,page 270/551 pdf ) et du grand parchemin ( Jean XII 220/551 pdf ) ne sont que des retranscriptions.

Mais c’est à la fin du livre que l’auteur passe en revue toutes les annotations, à partir de la page 448 ( 539 /551pdf ) et notamment celle qui nous intéresse .

À la page 449 on peut lire :

Selon Scrivener ,deux scripteurs sont à l’origine de cette expression.

Le premier cité (L ) est celui qui a le plus annoté le codex Bezae.

Le second (J) n’est intervenu que deux fois dans le codex, d’abord sur cette page, puis très succinctement sur la page 185b ( page 351/856 codex ).

Il explique que L a écrit le XAP puis le début de l’expression, qu’une correction a été faite sur l’article ( par L lui-même ? ) , et que J est à l’origine du reste de l’expression. Les « télos », c’est-à-dire les fins de lecture se retrouvent à la page suivante pour chaque auteur. Enfin entre crochet il précise :Κυριακή των Βαΐων xii 1-18, c’est-à-dire « dimanche des rameaux » jean XII de 1 à 18.

Parker propose que L corrige J ( Codex Bezae, An Early Christian Manuscript and its Text, 1992 )

Aνναγνοϲμα ( anagnosma )

Ce mot possède deux fautes d’orthographe, car le mot exact est : νάγνωσμα (ατος pour le génitif et τὸ pour l’article ).Il signifie « sujet de lecture ».

On remarque que le scripteur a doublé la lettre ν que l’on trouve en début de mot. De plus il a confondu le ω (omega) avec un ο (omicron) mais à l’époque du scripteur, les deux se prononcent de la même manière. Ces deux erreurs sont reproduites sur le même mot, dans les différentes annotations liturgiques qui accompagnent les évangiles, elles ne sont donc pas caractéristiques de cette page. Ce mot se décline de la même façon que ὄνομα ( voir ci-dessus, notion de grec ancien )et donc ce mot est au nominatif.

Περη ( peré )

C’est un adverbe qui signifie « en vue de » , mais il devrait s’orthographier περ .            A l’époque du scripteur, ι (iôta) et η (êta, devenu îta) se prononçaient tous deux « i ».Mais ici l’erreur est remarquable car dans tout le codex ( voir Annexe 1 ), cette erreur n’a été faite que deux fois. On la trouve sur cette page, et sur la page 47B (80/856 codex ) où le scripteur L semble particulièrement inattentif ,car il oublie un β sur le mot σαββάτo ( voir déclinaison en annexe 2 ). C’est la seule et unique fois sur tout le livre .

το Κυριάκη (to kiriaki )

L’article τὸ avait été mis au neutre, mais Κυριακή qui veut dire « dimanche » est féminin . L corrige J et remplace τ par τ ( qui se prononce « ti » ), ce qui est mieux. Il aurait dû écrire τὴν Κυριακὴν mais comme le final ne se prononçait déjà plus, il a probablement été omis. Enfin le scripteur commet une autre erreur, il met un accent aigu sur le α au lieu de le mettre sur le η .

Le mot Κυριακή (Kiriakí) dérive du mot Κύριoϲ qui signifie «Seigneur» et désigne donc au féminin le «jour du Seigneur» c’est-à-dire le dimanche (dont le latin dominica dies, de Dominus, «Seigneur», qui donne en français «dimanche»).

των Προφουτηϲματων ( to profoutesmaton )

Vous reconnaissez un génitif pluriel avec son article των et sa désinence ματων . C’est donc un complément de nom qui se réfère au mot précédent τὴν Κυριακὴν .

Vous remarquerez que j’ai remplacé une lettre ressemblant à une sorte de gamma par ου .

C’est ce qu’on appelle une ligature, le omicron upsilon, ου est un digramme de l’alphabet grec qui est souvent représenté ainsi. Elle est aussi utilisée pour la lettre cyrillique ouk ‹ Ꙋ, ꙋ › et la lettre latine ou ‹ Ȣ, ȣ ›.Dans l’écriture du grec, la ligature d’un omicron et d’un upsilon a la forme de ce dernier placé au-dessus du premier              ( donc nous devons voir un O surmonté d’un arc de cercle ). Fréquemment utilisée au Moyen Âge, on la trouve particulièrement dans les manuscrits byzantins. Dans le codex, le scripteur L l’utilise et notamment à la page 145b où l’on trouve les deux formes, la ligature et le digramme OY ( ου en minuscule ) dans le mot SABBATOY correctement orthographié:

L’ensemble se traduit par « dimanche des pré-illuminations ». Mais ici aussi il y a des fautes, car le mot proposé sur le codex ne veut rien dire.

Προ = pro veut dire « qui précède », par contre la suite aurait du être φωτισματων qui veut dire illuminations ( illuminationum en latin ) et là on note deux erreurs. La première est que ω a été remplacé par OY . Omicron ( o ) et oméga( ω ) se prononce « o », mais upsilon ( Y en majuscule, υ en minuscule ) est de trop. La deuxième erreur se trouve deux lettres plus loin, à nouveau un η remplace un comme pour le deuxième mot ( περ ) .

Il reste à expliquer pourquoi ce dimanche des pré-illuminations est le dimanche des rameaux. Dans les églises orthodoxes, la veille est appelée samedi de Lazare, qui fait référence à la résurrection de Lazare. Ce jour indique la fin du Grand Carême pour les chrétiens orthodoxes et les catholiques orientaux. Avec le dimanche des Rameaux, il précède la semaine sainte qui se termine par une veillée le samedi soir, juste avant de passer au dimanche Saint. Durant cette célébration, une procession est organisée à minuit. On remet des cierges aux fidèles qu’il faut allumer dans une église plongée dans le noir. Pour cette raison, le dimanche qui précède était appelé dimanche des pré-illuminations.

. la « croix »

Elle aussi est particulière, car inclinée et possédant une branche verticale aux extrémités retournées vers le bas. Placée devant les autres lettres, j’ai cru dans un premier temps que s’en était une. En fait je pense que derrière cette forme de croix, on a bien représenté une lettre qui se trouve à l’envers, c’est la lettre psi (  ψ ).

* En conclusion

Le scripteur J a probablement écrit un PSi à l’envers pour évoquer PS, c’est-à-dire pour expliquer la façon de lire le staurogramme, puis il trace ce dernier sous la forme d’un symbole PS incliné. Ce staurogramme n’a aucun équivalent, car aucun n’est penché et aucun ne possède deux « s » accrochés ( en fait il indique le Sud de cette croix ).

Il écrit une annotation avec trois fautes :το Κυριάκη των Προφουτηϲματων :

– un o au lieu d’un η qui se prononce I

– un Y de trop

– un η au lieu d’un I.

Le scripteur donne une forme particulière à la ligature qui est aussi unique ( extrémités en forme de V inversé ). Quand on sait que upsilon Y est l’ancêtre des lettres U, V, W et Y ( avec U qui s’écrit V en latin et Y qui n’est qu’un bâton surmonté d’un V ), on ne peut penser qu’à la lettre V .Quoi qu’il en soit , si l’on devait translittérer le mot latin IVI en grec ancien, cela ne pourrait donner que IYI et rien d’autre.

Voilà donc qu’IVI est évoqué …

Sur ce… le scripteur L arrive, il rajoute dans la prolongation du staurogramme le XAP qui manquait. Il corrige le o en η ce qui a pour conséquence de détruire le code IVI. Pour y remédier il fait une faute d’orthographe sur le du mot περ en le remplaçant par η , alors qu’il ne l’a jamais fait ( excepté la page 47B où il cumule les erreurs, page qui mériterait d’être étudiée et dont le but était certainement d’attirer l’attention )

Et on retrouve à nouveau IVI entre le XAP et le PS. Il y a bien des similitudes entre le texte de la dalle et cette inscription.

Tout ceci voudrait dire que le scripteur L connaissait cette énigme et dans ce cas on peut s’interroger sur les deux fautes énormes qu’il a commises tout au long du codex, je veux parler du doublement de la lettre ν et de la transformation de ω en ο dans le mot Aνναγνοϲμα .Il faut bien comprendre qu’il lit le grec et qu’il est prêtre, donc il connaît très bien ce que veut dire et comment s’écrit ce mot qui est :

lecteur, provenant du verbe grec traduit par lire, primitivement reconnaître, de ANA indiquant réduplication, et verbe grec exprimant connaître.

En effet GNOSE signifie connaissance en général, mais connaissance de DIEU et de soi-même à cette époque. Il sait que la lecture est liée à la parole, le logos de l’ancien testament et il sait qu’au début était Dieu. Pensez-vous réellement qu’un prêtre qui sait lire le grec dans le codex ne sache pas ce que nous même nous connaissons sans avoir son niveau dans la maîtrise de cette langue ancienne ?

Alors si on admet le code IVI tout devient logique. Un N est un I associé à un V comme l’expliquait l’abbé Boudet dans LVL Celtique , et donc ce mot est ici expliqué en découpant judicieusement le mot Aνναγνοϲμα:

AIVIVAΓNΩC

    M A

Le M est IVVI soit IVI , le mot est en relation avec Dieu et pour le préciser on rappellera ( comme le fait le staurogramme ) que Dieu est l’ α et l’ω .

Quand j’avais interprété le texte de la dalle, avec son PAX et sa direction Sud-Ouest PS, l’origine du petit parchemin n’avait pas encore été trouvée. Qu’elle fut alors ma surprise de retrouver un jour cette direction dans un coin de page du codex Bezae, à propos d’ un sujet en relation avec le grand parchemin et dont l’extrait d’évangile nous parle de la sépulture du christ ( direction Sud -Ouest donnée de façon incompréhensible à ce staurogramme ) .

Je découvre maintenant que les fautes d’orthographe qui paraissent bien intentionnelles font apparaître le code IVI.

Quelles seraient alors les chances d’un codeur du XIX siècle créant le petit parchemin, de trouver ce genre de document qui ne serait que le résultat d’un immense hasard ?

Alors je me pose des questions et je me dis qu’il est fort probable que ce secret qui a commencé il y a bien longtemps est bien « un secret de prêtres », car seuls les prêtres avaient accès à ce codex et possédaient la connaissance pour interpréter ces erreurs.

ANNEXE 1 :

ΑΝΝΑΓΝΟCΜΑ

ΑΝΝΑΓΝΟCΜΑ ΠΕΡI      ΑΝΝΑΓΝΟCΜΑ ΠΕΡΗ          deux fois

24-42-80-96-98-100-106-108-110-118-122-128-132-134-136-138-160-168-176-184-198-210-212-218-222-224-226-228-240-256-260270274-278-284-292-300-379-383-385-397-401-403-411-413-417-421-453-457-469-471-475-477-487-489-495-539-555-557-559-601-607-695

ANNEXE 2 :

σάϐϐατον, ου (τὸ) [ϐᾰ] 1 le sabbat, jour de repos chez les Juifs,

Cas Singulier Pluriel Duel
Nominatif

τὸ

σάββατον

τὰ

σάββατα

τὼ

σαββάτω

Vocatif

σάββατον

σάββατα

σαββάτω

Accusatif

τὸ

σάββατον

τὰ

σάββατα

τὼ

σαββάτω

Génitif

τοῦ

σαββάτου

τῶν

σαββάτων

τοῖν

σαββάτοιν

Datif

τῷ

σαββάτ

τοῖς

σαββάτοις

τοῖν

σαββάτοιν

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