Quand l’origine du petit parchemin fut trouvée nous avons découvert que le texte du grand parchemin du codex Bezae ( Jean XII 1-12, page 150b du codex ) comportait entre autres « un sigle PS » ainsi qu’un « PAX/XAP/AXP/ARC ». À l’époque je fus surpris de retrouver une représentation qui illustrait mes recherches ( La dalle), et je me suis alors demandé si l’annotateur du codex Bezae était concerné par notre affaire.

Toutefois, je n’ai jamais écarté la possibilité que l’auteur des parchemins ait trouvé « par hasard » un support idéal afin de construire cette énigme, et ce quelle que soit la raison ou la personne. Il a fallu que je m’intéresse sérieusement à ce codex et que je m’initie à l’étude du grec pour comprendre quelles pouvaient être les motivations des annotateurs. Maintenant je peux vous soumettre mes observations afin que vous puissiez vous faire votre propre opinion.

 

* Les sources bibliographiques

Nous devons à trois auteurs anglais les études les plus poussées en la matière :

– Le révérend Frederick Henry Ambrose Scrivener ( Bezae codex Cantabrigiensis, 1864livre Scrivener

– James Rendel Harris, thélogien et paléographe ( The annotators of the codex Bezae, 1901livre Harris

– David Charles Parker ,professeur de théologie ( Codex Bezae An early Christian manuscript and its text, 1992, page 35 à 45) livre Parker

Il faut distinguer l’étude du codex à proprement parler de celle de ses annotations. Dans les ouvrages cités ci-dessus, Harris étudie particulièrement les annotations ( liturgiques et Sortes ) alors que Scrivener et Parker s’intéressent à l’ensemble. Je souhaite aussi citer Sylvie Chabert d’Hyères pour son travail remarquable effectué sur ce texte, mais aussi pour ses conclusions sur l’histoire du codex ( Historique ). Comme elle je pense que le codex Bezae est né à Lyon et y est probablement toujours resté. Quoi qu’il en soit, la plupart des chercheurs s’accordent à dire qu’il fut rédigé entre 380 et 420 .

* Les annotations du codex Bezae

Scrivener les avait classés à l’époque dans l’ordre chronologique en les repérant par des lettres ( A étant la main la plus ancienne ). Bien que quelques modifications furent apportées par Parker, on peut considérer que le travail réalisé par Harris permet de se faire une idée plus précise sur la classification historique des annotateurs. Cependant, cette classification n’est que relative, car les dernières annotations datent du IXᵉ siècle, avant que le codex ne soit restauré par Florus de Lyon (l’annotateur L n’ayant pas annoté les pages supplémentaires du codex, Parker, page 42 ).

Harris( Harris, page 6 )

Nous pouvons remarquer que deux groupes distincts de correcteurs vont agir sur le texte. Le premier ( de A à H puis K ) corrige à proprement parler le texte et le deuxième va uniquement l’annoter ( de M à O2 ).

Deux annotateurs vont intervenir sur ces deux types de correction :

J avec une intervention dans le texte et quatre en annotations.

L dont l’activité principale sera d’apporter la plus grande partie des annotations liturgiques ( qui comprennent un titre et les deux repères de début et de fin de texte  APX et Télos ), et toutes les « Ammonian Sections » conformément au canon Eusébien. Ces dernières sont identifiées par « groupes de lettres » qui permettent de mettre en relation des passages identiques de la bible. Par exemple pour la page 150b les repères sont qH, qθ et P , ceux de la page 47v sont ΡΜΗ, ΡMθ, ΡΗ. C’est donc lui qui écrira la plupart des « APX » et des « télos »( Scrivener, pages 448,449,450 ).

Les dernières annotations liturgiques, les titres et les Hermeneiai ( sortes in english… ) sont principalement réalisées par « les mains M » ( Harris, page 38,39 et 40 pour les annotations liturgiques, et pages 41 et 42 pour les titres ).

Parker

De son côté Parker estime que J n’est responsable que de l’annotation sur la page 150b ( Parker, page 40,41 ). Pourtant, plusieurs lettres de l’annotation en page 160b ( où l’annotateur comble le verset 3 qu’il manque à la page ) sont très ressemblantes à celles de la page 150b, je serais de ce fait plutôt de l’avis de Scrivener.

À propos des mains « M », Parker explique ( page 43 ):

Il faut réaffecter les titres et les Sortes. Selon Scrivener suivi de Harris, M1 a fourni les titres pour Matthew; M2 les a fournis pour John et Luc. Il pense que M2 peut être la même main que M3, celle qui a écrit les Sortes. je suggère que M1 soit responsable des titres et des Sortes dans Matthieu et que M2 le soit pour les titres dans John et Luke. M3 n’a donc pas d’existence séparée. Au-delà de cela, je me demande si la minuscule de M2 et la majuscule de M1 ne sont pas deux scripts « d’un même stylo ».

En d’autres mots , M1,M2 et M3 pourraient être une seule et même personne, c’est pour cela qu’il n’apparaît pas dans la chronologie suivante :

G ( année 400 )

A ( 400-440 )

B-C (400-450 )

D (450 )

E-F-H-J’ ( 450-500 )

J- M1/M2-L ( 550-600 )

I-M-M4-N-O-O2 ( 550 – 650 )

 

* La page 150b vue par nos auteurs

Tous les chercheurs ayant travaillé sur le codex ont mis en évidence les lacunes orthographiques et grammaticales en langue grecque des annotateurs du codex Bezae et particulièrement J.

* Ainsi Scrivener expliquait en page 27 de son introduction :

Une simple inspection du Fac-similé Pl. III, N° 12 prouvera que L, au lieu d’être daté d’avant le septième siècle, ne peut être placé avant le neuvième. En haut de la page 150 b, à gauche en marge extérieure, on voit une note liturgique + τη κυριάκη τωη προϕȣτησματων, et sous elle se trouve le labarum avec α et ω, toutes en onciales tardives inclinées vers la droite (J) : son époque ne peut pas être bien être antérieure au IXe siècle, mais elle doit être plus ancienne que L, qui adapte l’annotation à son propre système en écrivant dessus ανναγνοσμα περη et en traçant sur τη κυρι les lettres τo κυρι avec sa propre peinture rouge ou teinté de pourpre, bien qu’il ne suive pas l’erreur du scribe antérieur en ce qui concerne προϕȣτησματων (voir pp 449. 450, ad calcem) : L ajoute en même temps un Xap (i. e.αρχη) en tête de colonne, ainsi que le numéro de la section qH : L’orthographe barbare est aussi un argument supplémentaire pour proposer une date inférieure. Il est possible que J ait écrit les lignes omises dans le Follio. 160b, 161a; en tout cas ces onciales inclinées ont une certaine ressemblance avec le grec (voir p. xxvi).

Ici Scrivener identifie le problème d’orthographe, car comme je l’avais précisé dans une étude précédente le mot exact est προϕωτισμάτων .

* De son côté Harris en parle plusieurs fois :

page 26

À propos du système de lecture du notateur L.

Dans un aperçu rapide des annotations réalisées les marges du Codex Bezae, j’ai suggéré que le système auquel appartenaient ces lectures se révélerait être non pas provenant du lectionnaire byzantin ordinaire, mais de certains systèmes apparentés courants dans l’Église gallicane : et que c’est ce qui est à l’origine de certaines divergences par rapport à ce système traditionnel byzantin et à l’utilisation de certains termes particuliers pour décrire les dimanches du calendrier, tel que κυριακὴ τών προϕωτισμάτων  pour le dimanche des Rameaux, où, m’a-t-il semblé, nous aurions naturellement dû nous attendre à κυριακὴ τών βαίωη .

Il a cependant été montré par M. Brightman dans le Journal of Theological Studies que le système de lecture est sans aucun doute le Byzantin, et que les variations dans les lectures ne sont pas telles qu’elles ne puissent être incidentes à aucun autre système qui subit une transcription fréquente; de plus M. Brightman a signalé l’utilisation du terme προϕώτισμα dans les services pré-baptismaux en Orient, et nous nous sommes ainsi débarrassés de la nécessité de supposer que le « dimanche des Rameaux » et que le « dimanche du prophotisme » soient deux noms donnés à l’origine dans des régions différentes, vraisemblablement à l’Est et à l’Ouest.

Harris reconnaît donc que le système liturgique de L est byzantin, mais après avoir comparé le système liturgique proposé par L dans le codex avec le système byzantin (en page 32 ), il observe l’existence d’une certaine confusion de la part de L entre les samedis et les dimanches. Pour comprendre plus précisément le point de vue de Harris, je vous conseille de relire l’introduction du livre ( page 1 à 5 ).

Page 33

Ces lectures sont en grande partie introduites par une formule barbare (περι του κυριακη ) qui est quelque peu modifiée dans les lectures du Jeudi Saint et du Vendredi Saint en την παρασκευην , comme si le scribe avait corrigé sa grammaire, bien que même ici « la barbarie » se retrouve dans l’orthographe ( παρασκευγην ) . Comme nous l’avons déjà dit, L est un latin. Cela est prouvé par son alphabet (G pour Γ ), et par sa vocalisation ( τελους pour τελος) » ; il est également probable que son erreur sur περι soit due à sa familiarité pour une « formule lectionnaire » pro sabbato &c et il suppose que pro = περιEtc…

Harris propose une explication en ce qui concerne l’apparition du mot περι : il pense que L fait un lien entre pro et περι , en effet l’expression « pro sabbato » fut utilisée à cette fin dans différentes liturgies. Il faut bien comprendre que le fait de placer ce mot περι en introduction du nom de la lecture est une faute grammaticale ( appelée aussi solécisme ) : il ne faut pas en mettre.

Page 34

En passant en revue sommairement le travail de L, nous voyons un scribe latin (avec à peine assez de grec pour mériter le titre de bilingue) transcrivant à partir d’un évangile grec un système de notes d’un lectionnaire (1) . Parmi celles-ci, il y en a quelques-unes qui divergent du système byzantin, et il n’y a pas de fête spéciale à moins qu’il ne s’agisse de Dédicace le Jour et la Transfiguration. Il n’y a pas non plus un seul saint ni aucune mention de la Sainte Vierge. Nous allons montrer que le système de lecture que le scribe L nous a donné, n’est pas le même que celui du scribe J qu’il corrige et altère.

De l’annotateur J et de son système lecture.

Scrivener avait remarqué qu’au folio. 150b, le scribe L avait réécrit sur la note d’un scribe antérieur J, laissant entendre que le passage de l’Évangile de Jean qui suivait était la lecture τη κυριάκη τωη προϕouτησματων que L a transformé en ανναγνοσμα περη τo κυριάκη, omettant ainsi la référence au Prophotisme, comme s’il ne le comprenait pas. Ainsi il a corrigé la Lecture du dimanche des Rameaux en une lecture ordinaire du dimanche, comme le fac-similé ci-joint le montrera plus clairement (2).
De plus, dans cette leçon particulière, L semble avoir corrigé J pour avoir donné un verset de trop à cette lecture, il retire le τέλοϛ de la leçon le déplace en ligne. 19. On pourrait soutenir que cette correction minutieuse était la meilleure preuve que le système de L était le même que celui de J, comme le soutient M. Brightman,

(1) Son grec n’est pas littéraire, mais familier. L’utilisation de la formule ύπερβεννη par exemple, peut être exactement mise en parallèle dans les dialectes grecs de l’Italie du Sud, et probablement ailleurs. Ainsi, dans le district d’Otrante, nous avons άναβεννω,et dans le dialecte de Bova, nous avons καταβεννω.Mais il ne faut pas tirer de conclusions hâtives à propos des Actes III.1 où nous avons l’orthographe αναιβεννον dans Cod. A et ανeβεννον en Cod. C.
(2) Plaque i. 4. Où il faut aussi noter que J avait comme repère de début de lecture un signe qui signifiait originellement αρχη, le χ ; et ρ étant transformé en un monogramme, mais qui apparaît sous la forme d’un monogramme composé de χ et ρ avec α et ω sur les ailes de la croix qui représente χ.

La notation grecque lui semble tellement rudimentaire qu’il en tire une conclusion : l’annotateur est latin et il écrit en grec. Mais je ne suis pas certain que l’annotateur L souhaitait n’indiquer « qu’une simple lecture du samedi » sans comprendre le reste ( qu’il n’a d’ailleurs pas enlevé ). Son but était de placer avant tout l’expression ανναγνοσμα περι(η) ,comme il le fera des dizaines de fois dans le codex.
Harris explique que le système de repérage des leçons est propre au codex Bezae. Parker le reprécisera en page 12 ( The use of ετελεσθη and αρχεται in D is unique. They are simply translations into Greek of the familiar Latin forms ).

* Enfin Parker donne son opinion et résume ( page 41-42 )

Main « L »

« Il est clair qu’une autre datation drastique doit être réalisée pour les annotateurs qui ont fourni les notes liturgiques et les « sections Ammoniennes » de la colonne grecque. Scrivener les datait du neuvième siècle, Harris du dixième. Que cette activité ait été exercée à Lyon à cette époque est hautement improbable. Ce n’était pas un problème pour Harris, qui a fait valoir que le codex se trouvait alors dans le sud de l’Italie, probablement en Calabre. Il croyait L, qui a fourni les « sections Ammoniènnes » et la principale série de τιτλοι ,αρχαι et τελη ,était un latin. Par exemple le motif linguistique de cette affirmation étant l’intrusion de γ dans παρασκευγην est intenable (et voir Gignac 1,71-5).
Les bases grammaticales ne valent pas mieux : que L utilise περι comme si c’était l’équivalent de pro. Il y a aussi λεγη (F501b/21) au lieu de αηαγινωσκε, c’est-à-dire lege dans la langue grecque. Ceci, comme l’admet Harris, n’est pas concluant (Annotators, p. 11, n. 1). Il souligne également l’ignorance de l’écrivain du grec, en produisant des solécismes comme περι του κυριακη, et en modifiant l’écriture τη κυριακη de J en περι το κυριακη. De plus, il décrit εις τηη ενκηνουν vis-à-vis de Jn 10.22 (143b) comme un latinisme (ibid., p. 29, n. 2). Ce mot serait encore plus étrange en latin (où encaenia est pluriel) qu’il n’est incorrect en grec. Harris produit un argument paléographique qui est que L n’a pas écrit un sigma grec mais un G latin dans ANNAGNOCMA (F 120b/23 et 121b/13 effacés) et ANNOGMA (60b et 62b). Cela semble plausible jusqu’à ce que l’on essaie de trouver un G Latin dans un texte contemporain ayant cette forme. Uniquement une période plus récente (par exemple la première main de D) serait probable. Il semble plus probable que le correcteur a simplement écrit sigma là où il n’aurait pas dû. »

À nouveau la faute grammaticale est évoquée : περι του κυριακη est bien un solécisme, car του κυριακη est un génitif singulier qui explique que c’est « la lecture de », περι est en conséquence à proscrire.
Ensuite le but de Parker est de rectifier la chronologie afin d’en proposer une plus ancienne qui s’arrête en 650. Ainsi pour Parker le codex fut régulièrement annoté de 400 à 650, date à laquelle il ne subit plus de modifications jusqu’à ce qu’il soit envoyé à Lyon au IXᵉ siècle.

* En conclusion

Tous les chercheurs anglais « mettent en exergue » les fautes grammaticales et orthographiques des annotateurs, la plus importante étant d’écrire un mot qui n’a pas lieu d’être ( περι ). Sur les dizaines de περι écrits aucun des chercheurs n’a remarqué ( ou voulu mettre en avance …) la « faute sur la faute », c’est-à-dire les trois uniques fois où le mot περι fut orthographié περη. Ces erreurs sont le fait d’annotateurs vivants à la même époque ( M1/M2-L ) . Deux des trois fautes concernent la même péricope, celle où la barque des apôtres se dirige vers Génésareth ( Ad Genesareth, « vers » étant une des traductions de περι ). La troisième faute se trouve au niveau de Jean XII 1-12. Autrement dit le grand parchemin évoque ces trois fautes identiques et uniques dans tout le codex. Le repère αρχη ( noté αρχ et qui se prononce ARC en grec, latin et français ) est propre au codex Bezae, il fut utilisé par les mêmes annotateurs ( M1/M2-L ). Enfin le codex fut annoté dans les marges au plus tôt vers 450 et au plus tard vers 850 .

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